lundi 6 août 2007

Les péripéties vécues par les femmes de ménage

Une cinquantaine de femmes squattent un jardin délabré à Rabat. Ce lieu fait office d¹une station «improvisée» dénommée «Mabella» qui rassemble des femmes en quête de leur gagne pain. Vêtues de Djalaba, adossées aux arbres du jardin, elles attendent quotidiennement sur des charbons ardents l¹apparition d¹une cliente potentielle.

10h du matin. Une voiture apparaît à l¹horizon. Les femmes de ménages s¹amoncellent autour. A bord du véhicule, une quadragénaire conduite par son chauffeur, trie parmi les femmes, celle qui se devra de lui accomplir différentes corvées ménagères. La tâche est ardue pour cette cliente qui constate une avalanche de femmes qui se rue vers la voiture. La cliente indécise par ce flot de demandes et de sollicitations, désigne finalement deux femmes à l¹improviste, avant de rebrousser chemin. Pas de bol pour les autres qui ont raté une source de revenu ! Cette scène se répète chaque jour. Dés 7H du matin, les femmes de ménages affluent de tout bord en direction de la station. Dès lors, une journée particulièrement rude s¹annoncent pour ces dames. Elles tentent désespérément de joindre les deux bouts, et subvenir, grâce à ce métier ingrat, aux besoins de leur famille. Le désarroi est le mot d¹ordre qui règne dans cette station «Mabella». Jeunes, moins jeunes, veuves, divorcéesŠ toutes elles ont décidé de retrousser leur manche et travailler dans des foyers payées à la journée, pour vaincre la précarité, avec un montant même dérisoire. Généralement, c¹est la pauvreté, l¹analphabétisme, le dés¦uvrement, et surtout la nécessité, qui astreignent ces femmes à exercer cette profession. Profession que maîtrise, en général, toutes les femmes et qui n¹a pas besoin d¹aucune formation. Quoique la besogne n¹est pas de tout repos surtout lorsqu¹il s¹agit de se retrouver face à un employeur trop exigent voire enragé.
La loi du plus fort sévit
Comme ce fut le cas de Kaltoum. « Pendant que j¹accomplissais mon travail, j¹ai touché involontairement un vase qui s¹est cassé. Ma cliente a vu rouge et m¹a privée de mon argent. Pis encore, j¹ai dû travailler comme une forcenée toute la journée pour rembourser cette maladresse qualifiée finalement d¹impair ! Mais que faire ? C¹est la loi du plus fort !» Kaltoum est l¹une de ces braves femmes qui se doit de militer pour faire vivre sa famille en nettoyant la crasse des autres par nécessité. Cette mère trime avec acharnement pour assurer une vie, un tant soit peu décente, à ses 3 enfants tout en leur permettant de poursuivre leur scolarité et surtout sans avoir à travailler à cet âge. «Je n¹ai pas trouvé d¹autres alternatives que le ménage. Ça fait une dizaine d¹années que j¹exerce ce métier et je fais vivre ma petite famille avec cette poignée d¹argent. Même si des fois, je reste sans le sou pendant des jours à cause d¹une pénurie de clients, je me suis habituée à cet état de fait. Et l¹idée de faire autre chose ne me traverse même pas l¹esprit.» Plusieurs femmes vivent la même situation que Kaltoum en restant pendant quelques jours sans travail, ce qui ne fait qu¹accentuer leur misère. Par ailleurs, à côté des femmes journalières, il existe, dans cette même station, celles qui offrent des prestations mensuelles, ce qui les laisse à l¹abri du risque de tomber en panne. Hayat a la chance de faire partie de cette catégorie de femmes. Contrairement aux journalières, elle préfère être une «bonne permanente» dans certains foyers de Rabat avec un salaire fixe. «J¹ai pu gagner la confiance d¹une cliente française, ça fait déjà 12 ans. Avec un salaire mensuel frôlant les 1000 DH, je me suis dispensée l¹attente interminable de la station, très souvent infructueuse. Au moins, j¹ai la garantie d¹une source de revenu stable, même s¹il est en deçà des sommes générées par certaines femmes journalières. Mais je me réjouis de mon sort quand même.», nous confie-t-elle. D¹un autre côté, certaines femmes de ménage ne sont pas du tout satisfaites de leur gagne-pain. En fait, elles pointent du doigt quelques comportements et pratiques louches et immondes ainsi que des caprices surréalistes de certains clients.
On nous traite comme des esclaves
Ces dernières affirment qu¹elles doivent malgré tout s¹acclimater aux besoins des clients et s¹abaisser même à leur sorte d¹extravagance sans pour autant verser dans la prostitution, insiste-t-elle. «Il y a une certaine clientèle qui nous traite comme des esclaves», s¹indigne Khadija. «Nous sommes exposées à moult reprises à différentes formes de risques : insulte, harcèlement sexuel, agression, viol Š, nous souffrons le martyre en permanence. Un jour, j¹ai travaillé chez l¹épouse d¹un policier. Après avoir achevé mon travail, j¹attendais patiemment mon argent, pour m¹en aller. Cependant, la dame était d¹un tout autre avis. Elle a commencé à m¹insulter et à proférer des menaces à mon encontre. Je vais t¹envoyer en prison, m¹a-t-elle hurlé au visage avant de me jeter à la porte.», nous a révélé Khadija. Mais au bout du compte, cette dernière a traversé une moindre mésaventure par rapport à Amina. En fait, la station est encore sous le choc de la mort de cette femme de ménage à peine âgée de 35 ans. «Pendant qu¹elle entreprenait ses tâches ménagères, la pauvre femme a été électrocutée. Le client n¹a même pas dédommagé sa famille. Il a illico presto envoyé le corps de Amina enveloppée dans un linceul.», nous a raconté Kaltoum. Cette tragédie, ajoute-t-elle, a été passée sous silence à cause de la famille de Amina qui n¹a pas porté plainte, faute de moyens bien sur. «C¹est dire qu¹on est vraiment des laissées-pour-compte dans cette vie !», ont martelé en choeur toutes les femmes de ménage. Issue principalement des quartiers huppés de Rabat, la majorité de la clientèle malmène, en effet, ces bonnes. Le plus souvent, c¹est le chauffeur qui fait la cueillette sur place pour épargner à madame la besogne. Cependant, cette catégorie de clientèle reste malgré tout la plus convoitée par les femmes de ménage. «Beaucoup de gens aisés font appel à nos services et arrivées sur les lieux, généralement, ils nous traitent correctement et acceptent sans négociations nos différents tarifs», nous précise Khadija. Les tarifs diffèrent d¹une prestation à l¹autre. Ils varient selon la générosité de la clientèle, mais ils ne dépassent pas les 100dh. En sus, les habitués de cette station ne se limite pas à la caste des nantis. La clientèle s¹étend également à la classe moyenne qui a de plus en plus recourt à ces femmes pour les grands ménages ou autres résistantes tâches ménagères. Mais cette clientèle est quand même assez particulière. «Une fois, une institutrice m¹a payée 50 DH avec un chèque. C¹est incroyable !», a lancé Keltoum en ajoutant que si elle connaissait le mode de paiement et son désagrément, elle aurait refusé d¹accompagner cette femme.
Victime de la nécessité, les femmes de ménages sont prises par l¹étau de la pauvreté. Elles sont acculées par la force des circonstances à accomplir des corvées si ingrates et à faire très attention pour ne pas commettre d¹impair au risque d¹hériter d¹une réputation qui fera rebuter les clientes. La tâche de ces femmes n¹est fatalement pas une sinécure, lorsque d¹aucun sait les formes et sortes de maltraitances et agressions dont elles sont victimes pour finalement percevoir de modiques sommes.

El Mehdi Boukhari
paru à Al Bayane le 15/07/07

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